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Intervention à l’invitation des verres à
Paris en 1990. 13 ans après, la Syrie a ratifié le CEDAW avec des
réserves.
Durant près de dix siècles, le système de
la personnalité des lois a dominé aussi bien l'Europe chrétienne que le
monde arabo-musulman. La naissance de l'Etat-Nation et les réformes qui
ont profondément marqué la justice en Europe ont sans doute laissé des
traces sur les pays musulmans colonisés et la Sublime Porte, dernière
incarnation du califat.
Contrairement à la neutralité apparente
du terme, al-ahwal al-chakhsyya (le statut personnel) fait partie du
domaine du sacré, car il touche les interdits, la sexualité et les liens
du sang interindividuels et couvre le concept du haram dans la culture
arabo-islamique. Mais le sacré dans le monde arabe est désacralisé par
son poids dans la vie de tous les jours. Une lecture attentive de
l'histoire sociale de cette partie du monde montre bien la relativité de
toute idée de continuité et l'élaboration directe ou indirecte de
changements et de ruptures chaque fois que le système juridique s'avère
inopérant et que les données de la vie dépassent les textes.
Que ce soit dans le cadre des dernières
lois ottomanes ou de l'élaboration de législations séparées dans les
Etats arabes, on peut remarquer une avancée spectaculaire au niveau de
la procédure judiciaire et de la réorganisation des tribunaux, autrement
dit de leurs structures. Sur le fond, le changement le plus important
reste essentiellement une meilleure utilisation des anciennes écoles
juridiques en Islam pour faciliter la vie des époux ou diminuer les
injustices à l'égard des groupes vulnérables : femmes et enfants.
Force est de constater que l'abolition de
la califat en 1924 n'a pas, en dehors de la Turquie d'Attaturk, été
accompagnée de l'abolition automatique de ses lois en ce qui concerne la
famille. Même en Egypte, où un processus de construction juridique
locale était entamé depuis Mohamed Ali, la loi inspirée par la
juridiction ottomane reste en vigueur après 1927, date de l'abolition de
la référence islamique dans tout mariage effectué en Turquie. Plusieurs
magistrats évoquent ces anomalies qui marquent le mariage des milal
(communautés) inspiré par un système dépassé. Même le ministre de la
Justice, Ali Maher, dit le 25 février 1932 : "La juridiction
communautaire est la seule partie de la justice égyptienne épargnée par
la réforme. Elle est restée durant cinq siècles dans un état trouble,
n'est pas conforme au système juridique égyptien et n'existe nulle part
dans les pays civilisés".
Depuis cette date, une réforme a confié
aux tribunaux civils les questions du statut personnel, mais celles-ci
restent jugées suivant les lois communautaires. Il a en toutefois fallu
attendre la nationalisation du Canal de Suez pour mettre fin à
l'héritage des milal.
Soixante ans avant cette date, le Code of
Organisaion and Procedure for Chai'a Courts de 1897 stipulait "qu'aucune
requête concernant un mariage ou un divorce, et aucune reconnaissance de
ceux-ci ne seraient entendues après la mort de l'une ou de l'autre
partie si elles n'étaient pas appuyées sur des documents exempts de tout
soupçon de contrefaçon". Le Code de procédure de 1931 lie le mariage à
un acte officiel et stipule qu'aucune demande, même non litigieuse,
n'est recevable si au moment de la demande l'un des époux est plus jeune
que l'âge prescrit (16 ans pour la mariée et 18 pour le marié). Ces
dispositions portaient clairement atteinte aux droits fondamentaux des
tuteurs matrimoniaux, reconnus par toutes les écoles traditionnelles.
En Algérie, les magistrats français
exerçaient par le biais du système d'appel un strict contrôle sur les
tribunaux des cadis. Mais dans les affaires de mariage, les tribunaux
français sont restés dans le cadre d'une lecture libérale des écoles
sunnites. Le consentement d'une fille majeure à son mariage, au motif
que cela était obligatoire dans le droit hanafite, reposait sur la
tradition de l'école shafi'te concernant l'intérêt des mineurs dans la
garde d'enfant.
Le Code de Statut Personnel promulgué en
Tunisie (août 1956) prend en considération de nouvelles règles
(abolition de la polygamie, transformation du divorce par répudiation en
un processus judiciaire, accord préalable de la femme, élévation de
l'âge du mariage) et constitue un pas en avant - même s'il reste en deça
des idées du réformateur Al-Taher Haddad qui demande l'égalité entre les
deux sexes dans l'héritage. Une étape qu'aucune législation arabe n'a
franchi jusqu'à nos jours. Le problème que la Tunisie actuelle vit et
qui peut se retourner contre les femmes et la famille, est
l'instrumentalisation par le pouvoir des acquis du Code de la famille.
Ce qui affaiblit le courant démocratique laïque et bloque la lutte des
défenseurs des droits de la personne dans ce domaine.
L'expérience de l'époque post-coloniale
montre que les pouvoirs en place dans les pays arabes ont pris des
décisions importantes au sujet des lois de la famille chaque fois que
leur légitimité n'était pas mise en cause. La crédibilité populaire d'un
gouvernement est toujours un facteur essentiel dans ses décisions
concernant des sujets sensibles (Nasser au plus haut de sa popularité,
Bourguiba juste après l'indépendance et le Yémen du Sud après la guerre
d'indépendance).
Quant à la Syrie, la réorganisation
structurelle de la justice ne touche pas le contenu du Code de Statut
Personnel de septembre 1953. Les druzes aussi bien que les chrétiens
possèdent leurs tribunaux au même titre que les tribunaux char'i (pour
les sunnites, ismailites et alaouites). Les partis politiques ont fait
l'économie d'un conflit frontal à propos du mariage civil, et le
législateur a tenté d'assouplir les dispositifs des lois afin de trouver
des portes de sortie pour le mariage mixte dans le cadre traditionnel.
Ceci crée un climat d'hostilité et de refus de ce mariage, illégal du
point de vue des non-musulmans. Le discours nationaliste et populiste a
toujours évité de prendre de grandes décisions de réforme sociale. La
femme a ainsi payé très cher cette politique et la société aussi.
L'expérience syrienne est d'ailleurs
marquée par le fait que ce pays vit depuis 1963 sous l'état d'urgence et
les lois martiales, dont l'une des conséquences est l'absence de toute
activité associative féminine en dehors de l'Union des femmes. Cet
organisme trop officiel évoluant sous la tutelle du Parti unique au
pouvoir est lui-même, depuis 1970, sous la tutelle des militaires. C'est
dans le contexte de la marginalisation des expressions démocratiques de
la société que l'on peut analyser la régression de la condition
féminine.
Dans un tel climat, les familles
s'enferment sur elles-mêmes. La scolarité des filles stagne et parfois
recule (deux fois moins de filles que de garçons poussent leurs études
jusqu'au secondaire, et dans certaines régions cette disproportion monte
jusqu'à quatre). La sortie des femmes de chez elles se fait de plus en
plus dans le cadre familial ou en groupe et si elles fréquentent les
lieux publics pour se divertir, c'est en tant qu'éléments d'une famille
et non comme individus. Même dans les souks, une femme est moins bien
considérée si elle n'est pas accompagnée de son fils ou de son frère.
Les 24 députés femmes de l'Assemblée du
peuple ne sont guère représentatives de la place de la femme sur la
scène publique. Il y a toujours des lieux sans femmes. Le système du
caïd (Mutanafez : un homme de pouvoir qui règne dans son fief) est
parfaitement masculin et patriarcal. Le chef de l'Etat sait de quoi il
parle quand il dit de la femme : " c'est la mère, l'épouse, la soeur, la
fille. Comment la célébration de l'année de la femme ne serait-elle pas
notre fête à tous ".
Pendant environ deux décennies, les
gouvernements de la Syrie n'ont prêté aucune attention à la femme et à
ses droits, sauf de manière déclamatoire.
L'inégalité de facto touche l'existentiel
dans l'être humain, de l'analphabétisme jusqu'à la présence dans les
lieux de débat public. Femme ministre, femme patronne et femme député
ont encore du mal à défendre les droits essentiels à l'égalité entre les
deux sexes. Le Code du Statut Personnel (La loi No 134 du 31/12/1975)
est l'expression la plus flagrante de ce rapport entre libertés
fondamentales et démocratisation des liens organiques. Cette loi
continue, dans son article 5, de priver la femme de la pension
alimentaire (nafaqa) dès qu'elle travaille sans l'autorisation de son
mari et l'article 197 relatif à l'héritage donne à l'homme deux fois la
part de la femme qui se situe dans le même degré de parenté. Ce code
accorde l'autorisation conditionnelle de la polygamie (article 17) et le
maintien de la répudiation même si le divorce oral n'est plus
irréversible (article 36). L'une des contradictions les plus flagrantes
de la législation syrienne réside dans le fait que le témoignage de la
femme dans les affaires criminelles et civiles est égal à celui de
l'homme tandis que le témoignage d'un homme dans le mariage équivaut à
celui de deux femmes (article 12).
Autre contradiction de taille, le Code de
Statut Personnel de 1953 (loi 59) et de 1975 (loi 134) stipule dans son
article 50 : " Le mariage annulé ne peut point être assimilé à un
mariage valide par l'ensemble de ses conséquences. Même en présence du
rapport sexuel ". Ce qui signifie la non-reconnaissance des enfants et
la privation de l'héritage entre autres. Tandis que la loi du registre
civil (alsijil al-madani) oblige l'inscription de chaque enfant né dans
le pays, que le mariage soit reconnu ou pas, et aussi bien les enfants
de l'adultère que les enfants abandonnés. Ainsi, le mariage entre une
musulmane et un chrétien par exemple peut être enregistré à partir d'un
ijtihad fondé sur la responsabilité individuelle (les enfants ne doivent
pas payer le prix de l'attitude de leurs parents).
Enfin, la validité des témoins,
conditionnée par la discriminaion de sexe et de religion dans l'article
12, est confortée par la privation d'héritage dans la différence de
religion(article 125).
La Syrie n'a toujours pas
ratifié la Convention de 1979 sur l'élimination de toutes les formes de
discrimination à l'égard des femmes (CEDAW) qui protège les femmes et
honore les deux sexes. Et l'un des auteurs du Code de Statut personnel
en Syrie, Ibrahim Fawzi, ancien président de la Haute Cour
constitutionnelle reconnaît que : " notre législation impose à la
famille un système qui ressemble au rapport de servitude entre maître et
serviteur. "
Si le président Assad, dès son arrivée au
pouvoir en Syrie, a joué la carte du conservatisme dans ce domaine en
profitant du silence des "progressistes", en Algérie, et jusqu'en 1984,
date de l'adaptation du Code de la famille, les femmes profitaient
plutôt du vide juridique ou de certaines dispositions parfois adoptées
pendant la période coloniale, telle l'ordonnance du 4 février 1959
reconduite par la loi du 31 décembre 1972 et restée en vigueur jusqu'en
1973. Celle-ci avait notamment instauré le consentement comme fondement
exigé du mariage. En 1975, le principe de l'abrogation de la législation
"française" toujours en vigueur afin de doter le pays d'une nouvelle
législation a été adopté. Mais en raison des réactions et de
l'opposition des femmes, cette adoption a été retardée à plusieurs
reprises. En juin 1984, un code de la famille a été promulgué, suscitant
de larges débats dans la presse et donnant naissance à un mouvement
indépendant de femmes qui luttent pour l'abrogation de ce qu'elles
appellent le "code de l'infamie". Ce code reconnaît la polygamie
(article 8), et stipule, à titre d'exemple : " la conclusion du mariage
pour la femme incombe à son tuteur matrimonial" (article 9) ; " l'épouse
est tenue de : 1- obéir à son mari et lui accorder des égards en sa
qualité de chef de famille" (article 39) " tout homme ayant divorcé avec
son épouse par trois fois successives ne peut la reprendre qu'après
qu'elle se soit mariée avec quelqu'un d'autre, qu'elle en soit divorcée
ou qu'il soit mort après avoir cohabité " (article 51).
A l'instar de certains pays arabes, le
gouvernement algérien a ratifié la convention de 1979 sur l'élimination
de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, " à
condition qu'elles n'aillent pas à l'encontre des dispositions du code
algérien de la famille ".
Malgré la désacralisation d'une partie
importante du Code de statut personnel dans plusieurs pays, le monde
arabe fait les frais de l'échec de la réforme en islam, de la domination
d'une lecture réductionniste des droits de la personne dans les écoles
juridiques et de la marginalisation d'un courant de pensée critique
capable de s'interroger à haute voix sur les conséquences du système
inégalitaire dans le mariage à caractère confessionnel sur l'ensemble
des droits de la personne.
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